Reviews

Clair & Obscur - The Perfect Map (French)

by Henri Vaugrand
August 16, 2016

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, Elephants Of Scotland est un quatuor originaire de Burlington dans le Vermont. Pas totalement inconnus des aficionados du prog, nos Américains déboulent avec leur troisième album studio en 6 ans, un album qui fleure bon les influences européennes d’un folk prog très british, frais et jubilatoire. Le groupe distille à sa manière des histoires drôles (« Swing The Gavel ») et profondes (« Counting On A Ghost ») sur notre humanité dérisoire (on pourrait d’ailleurs associer le parolier Greg Skillman comme cinquième membre du groupe). Musicalement, vous l’aurez compris, le groupe puise ses inspirations musicales chez les grands groupes du progressif à la sauce anglaise comme Gentle Giant, Yes, Jethro Tull et autres Genesis. Ajoutez un zeste de néo-progressif, un son résolument moderne et trois des instrumentistes qui chantent, et vous voilà avec un groupe créatif très loin d’être pachydermique dans son approche et sa réalisation. En fait, Elephants Of Scotland, c’est tout ce qu’il peut y avoir de plus sérieux dans la réalisation et de plus jouissif dans la création !

C’est « Sun-Dipped Orphans And The Wizard’s Teapot » qui ouvre l’album à partir d’un rythme tribal de toms. Ce sont rapidement les claviers d’Adam Rabin qui prennent le dessus. Néanmoins, on remarque très vite une paire rythmique infernale composée de Dan MacDonald à la basse et Ornan McLean à la batterie. On oscille entre du Flower Kings et un brin de Kansas, mais ce sont surtout les voix, leur tonalité, cette manière si particulière de scander les mots qui attirent l’oreille et révèlent une des principales caractéristiques de EOS. En tout cas, comme entrée en matière, ce titre se pose là et ravira d’emblée les amateurs d’un prog aux racines médiévales. Avec « Counting On A Ghost », le côté loufoque des paroles prend le dessus, accompagné d’une musique aux changements de tempo multiples et strié de belles interventions de la guitare de John Whyte. On penche vers IQ, et le côté poppy des parties chantées ajoute au brio de l’ensemble. « One By Sea » voit l’entrée en lice des invités : Megan Beaucage au chant, Gary Kuo au violon et Joe Netzel à la darbouka. Sur une belle partie de piano, la magnifique voix de Megan et les chœurs constituent une coupure dans l’album, rappelant les grands groupes à voix féminines, de Renaissance à Magenta. L’introduction du violon sur le premier break (on dirait presque une cornemuse par moments), et le passage suivant, plus sautillant, nous remettent un peu en mémoire les origines américaines du combo (et c’est encore Kansas, évidemment, qui vient parfois à l’esprit). Dès les premières notes, en regardant la vidéo ci-dessous, vous trouverez bien entendu la filiation de « Swing The Gavel » : c’est le grand Genesis (je veux dire par-là celui avec Peter Gabriel et Steve Hackett, évidemment…) et ces histoires qui sentent la vieille Angleterre (vous savez : « Can you tell me where my country lies? »), l’humour décalé et les histoires délirantes (et combien actuelles) d’une justice sens dessus dessous, le tout déposé sur de subtiles guitares acoustiques et un son de flûte à vous faire taper du bien en regardant un tantitnet en dessous des yeux de la belle Mary (celle qui a un agneau).

Avec le titre éponyme, c’est l’aspect néo-progressif (les premiers Marillion, IQ et Pallas) de EOS qui se montre un peu plus. Un petit côté Pendragon dans les échanges guitares-voix, un fond de claviers Canterbury, un riff répétitif, le morceau est délectable avec ses mélodies de clavier arabisantes. Le titre le plus long de l’album, « Random Earth », ressemble à du Rush passé à la moulinette british. La basse claque (normal, c’est une Fender Jazz Bass Geddy Lee), les percussions sont massives, les riffs de guitares sont acérés, et les parties de piano tressent des lignes mélodiques qui sont les bienvenues. Ajoutez du moog, parfois un petit côté Nick Barrett dans la voix et la guitare, et le tour est joué, superbe ! Enfin, l’album se conclut sur une forme mélancolique avec le doux instrumental « Für Buddy ». EOS montre là une facette que l’on n’attendait pas, mais qui s’intègre parfaitement à sa musique.

D’aucuns trouveront peut-être des limites aux voix (qui frisent parfois la sortie de piste sans jamais l’atteindre). C’est un peu l’apanage du genre si l’on veut bien se rendre compte de la complexité cachée des lignes vocales. The Perfect Map est un album rafraîchissant, dynamique et plein d’entrain. Au jeu des surprises d’un prog qui tournerait un peu en rond, Elephants Of Scotland paraît coller musicalement au caractère improbable de son patronyme, développant ici un album abouti (avec un très bel artwork également). Voilà un groupe que l’on aimerait bien voir débouler sur les scènes de la vieille Europe, histoire de s’amuser de leurs histoires loufoques et de dodeliner sur leurs musiques simplement complexes. Allez donc faire un tour sur la page internet du groupe. Celle-ci vous renverra vers leur page Bandcamp (vous y trouverez d’ailleurs une version instrumentale augmentée de l’album The Perfect Map intitulée « Random Mirth »), pour peu que cette chronique vous ait titillé les papilles. Moi, j’y retourne pour une partie de rigolade accompagnée de bonne musique : « Swing the gavel low, swing the gavel high! ».